Scène 3 : Le malaise identitaire européen : le cas du discours antilibéral français
Par cette partie, j'entend démonter, ligne par ligne, le discours des gens qui ont prétendument gagné le référendum sur la Constitution européenne. Elle m'est venue si inconsciemment, si nettement formée que j'ai d'abord cru à une réflexion étrangère à la question première, qui était de définir une identité européenne.
Je m'aperçois maintenant qu'il n'en est rien : l'association que je fais entre l'idée d'Europe et les discours prétendument antilibéraux proférés durant la campagne référendaire s'impose comme une évidence. Car cette évidence, ce sont ceux-là mêmes qui ont dit « non » qui me l'ont mise dans la tête !
L'association entre « problème de l'Europe par rapport à la mondialisation » et discours sur l'Europe est un signe évident, et en France LE PLUS EVIDENT, de ce malaise identitaire qu'on ne peut que constater...
Comment se fait-il que la Finlande, la Suède et le Danemark (pour prendre les exemples les plus révélateurs) réussissent non seulement à croître économiquement, mais tout en conservant des systèmes sociaux, éducatifs, plus avancés qu le nôtre, et cela en s'assumant pleinement comme pays libéraux ? (La Finlande, pour info, est aussi un pays membre de la zone euro, et qu'on ne vienne pas me balancer que des territoires couverts aux 9/10 de forêts et de lacs expliquent leur situation économique et culturelle décomplexée)
Comment donc pouvons-nous en arriver à ce point de non-discours soit disant antilibéral, si ce n'est parce que notre malaise identitaire en est arrivé à un point particulièrement édifiant ?
Comment d'ailleurs une telle énormité peut-elle encore s'imposer dans certains discours ? Et étrangement, dans les discours de ceux-là même qui prétendent le plus lutter contre la pauvreté ! Et ce, alors que l'Europe est immensément riche ! N'ont-ils donc aucune considération pour le reste du monde, aucune... pitié pour ces gens qui nous regardent du Sénégal ou du Mali nous plaindre de notre pauvreté alors que nous crevons de richesse ?? Car les Européens (oui, NOUS !) sont immensément riches. Je parle bien sûr des 90% de la population qui sont, socialement parlant (et que ça leur plaise ou non), des petits bourgeois. Oui, des bourgeois. Vous avez votre petite télévision ? O, même votre petit écran plat ! Et votre ordinateur ? Et votre cuisine équipée ? Et vous mangez à votre faim, tiens donc ! Ah, en plus, des vêtements de marque ! Et vous vous plaignez ? bien entendu ! Et cela ne vous gène pas, d'une certaine manière, de vous la jouer « rien de va plus », alors même que vous faites parti des plus privilégiés de cette planète ??
Ce genre de discours décadentiste n'est pas qu'une attaque contre l'esprit et le bon goût, il est une imposture intellectuelle : chacun sait que la faible croissance de l'espace européen est essentiellement due à une absence de réformes des structures de l'économie et du rapport des sociétés européennes à leur Etat et aux mutations de l'économie (soit dit en passant, cela n'est plus vrai aujourd'hui que pour la France, l'Italie et l'Allemagne)
D'ailleurs, dotée de la seconde économie la plus compétitive du monde (on travaille moins, mais mieux que les Anglais par exemple), de transnationales d'un rang honorable dans la plupart des secteurs stratégiques de l'économie, d'une population globalement très bien formée et qualifiée, la France est parfaitement capable de répondre aux exigences d'une économie mondialisée et très compétitive.
Ça, c'est pour la réalité économique, autrement dit : les faits
Maintenant, prenons les discours : « c'est affreux, j'écris ceci depuis le front de la grande bataille antilibérale, c'est atroce, les odieux capitalistes suceurs de sang nous aurons tous, ils emploient des machines bizarres et terribles qui auraient effrayé Lovecraft lui-même. Depuis le temps qu'on vous annonçait le grand complot contre nos droits qui se tramait au niveau docteurfolamouresque, vous n'avez rien entendu ! Mais maintenant, l'odieuse économie mondiale nous a eu... nous perdons ... je me sens mourir... etc. etc. »
Certes, il est possible que j'aie quelque peu caricaturé la situation tragique de nos discours politiques. Quoique...
(Je tiens à préciser que je ne suis ni pour, ni contre le capitalisme, pas plus que je ne suis pour ou contre la couleur du ciel. Le jour où nous pourrons voter pour faire de la Terre la 1ère planète du système solaire, je serais le premier à m'exprimer. Une autre précision : il me semble que les plus grands promoteurs de l'économie libérale au 20e siècle ont bien été les communistes –je veux dire, ceux qui ont eu le courage de prendre le pouvoir-. Capitalisme et économie libérale éveillent en moi la même exaltation que les discours les plus enflammés d'Edouard Balladur, mais il s'agit simplement de reconnaître un fait : le capitalisme est notre système économique. A nous de savoir si nous voulons profiter de ses avantages ou nous enterrer dans un radotage stérile à son endroit)
Le problème vient du fait que la conscience de la société capte et s'imprègne de ces discours. C'est-à-dire que les discours sont des faits à part entière, au même titre que les statistiques, à une différence près : ils se gravent plus facilement dans notre esprit.
Bien entendu, ceux qui produisent ces discours ont beau jeu de nier l'influence de leurs actes sur la population (puisque pour eux, tout ne vient que du socio-économique), rejetant les conséquences de leurs paroles sur, par exemple, la « réalité » économique qu'ils dénonçaient à travers leurs discours. C'est ainsi l'objet du discours qui se retrouve accusé et culpabilisé, alors même que le discours sort intact d'un processus de destruction qu'il a pourtant engendré !
Car contrairement à ce que dit le dicton chinois, il est important de regarder la lune qu'on nous désigne, mais plus encore de regarder le doigt qui nous la désigne. Surtout si la lune n'est pas encore levée !
Il me semble que l'un ses symptômes les plus caractéristiques de ce retournement du discours est Michel Houellebecq. Celui-ci a tellement intégré le fait que le monde se résume en un processus d'échange (sexuel et marchand) défini par les termes du seul marché qu'il s'emploie à décrire un pays effectivement défini par ces seules règles. C'est-à-dire un univers intégralement régi par le fric et le cul (je ne dis pas le sexe, car celui-ci suppose une capacité à éprouver de la jouissance qui est lui-même exclu de ce monde là). Rien d'autre. Juste le fric et le cul. Pas d'art, pas de science (sinon utilisée dans la logique d'anéantissement ou de mutation radicale comme dans Les Particules élémentaires, ce qui est logique : à un tel monde, on ne peut souhaiter rien de mieux que de disparaître ou de se transformer radicalement). Pas de sentiments non plus, uniquement des pulsions surgies d'un monde de néant. Ce qui n'est pas étonnant : dans la suite de ce discours, Houellebecq décrit un monde de pur instinct, d'où la conscience, c'est-à-dire la capacité de se retourner sur soi-même, a disparu. Dès lors, l'art, la philosophie, la mémoire, les sentiments, tout ce qui constitue la vie d'individus ou d'une société douée de conscience a intégralement disparu, remplacé par un présent éternel à la médiocrité sans nom.
Car Houellebecq décrit un monde purement défini par le discours socio-économique. En tant que tel, il est directement issu des discours d'une partie de la gauche française, dont l'ultra-moralisme plaintif et pleurnichard confine au cynisme le plus radical (à côté duquel Jean Marie Le Pen et sa cohorte de négationnistes font figure de reliques poussiéreuses).
Le monde de Michel Houellebecq est un monde dépourvu d'identité. Donc de sens.
Et le cynisme sans bornes de ses romans n'a d'équivalent que le cynisme de ceux qui, durant la campagne référendaire, se sont permis de mépriser très ostensiblement des peuples qui avaient vécu 40 ans sous le joug de régimes totalitaires. Ce sont ceux-là même qui, au fond, voient bien plus d'intérêt dans le malaise ambiant qui sert tellement leur microscopique décadentisme, que dans un éventuel renouveau de la France et de l'Europe.
Il s'agissait là d'un exemple. Basé sur le cas du pays que, forcément, je connais le mieux. Basé sur un type de discours aussi. J'aurai pu prendre le cas du discours anti-immigratoire et xénophobe, mais celui-ci me semble moins prégnant dans la société, et ceux qui le portent discrédités par leurs multiples sorties racistes et/ou antisémites. D'autres part, ce discours sort du passé et ne présente pas les originalités et le clinquant qui pourraient en faire un topo fashion (comme l'est le discours antilibéral). Quoique le mix antilibéral-xénophobe du plombier polonais prouve la grande communicabilité entre des discours qui, au fond, ont les mêmes intérêts...
Cependant, il semblerait qu'un pays comme les Pays-Bas ait justement refusé la Constitution pour des raisons vaguement xénophobes... Mais j'avoue ne pas être assez renseigné sur la question pour en dire plus. Cependant, il est évident que la présence massive de partis extrémistes et populistes dans les suffrages européens (Belgique, France, Pologne, Italie, Danemark...) ressort du même phénomène.
Scène 4 : Pour la définition d'une identité européenne
Maintenant, nous disposons des matériaux de base : ce qu'est l'identité, comment des éléments de nihilisme interagissent avec le développement des idées politiques en Europe. Reste la question fondamentale...
Un seul mot me semble définir clairement et totalement à la fois l'identité que l'Europe, et chaque Européen se devraient de porter en leur c½ur : le tragique.
Le tragique est une attitude. Il consiste à la vue sereine, décomplexée et très hautement morale (au sens noble du terme, c'est-à-dire relié à une vérité) de la réalité. L'attitude tragique rejette les idéologies préétablies, elle ne fait confiance qu'en sa seule perception du réel. Elle ne se donne pas, elle ne se vole pas, elle ne se détruit pas. Si nous voulons intégrer les données de la modernité dans la construction européenne, il ne sert à rien d'essayer de les fixer dans des formes surannées, seraient-elles même des Botticelli, des Voltaire ou des Goethe. La culture n'est pas à la base de l'identité que je propose, et qui n'est que morale et politique. Elle est loin d'être formelle, et repose sur les croyances politiques fondamentales de la majorité des citoyens européens. En tant que telle, elle n'est contraignante que si les Européens ne font pas l'effort de réfléchir cinq minutes à ce qu'ils sont.
C'est seulement par cette attitude, par cet « allègement » de son esprit, que le monde politique pourra retrouver la voie d'une rectitude qu'il n'a plus depuis longtemps. C'est seulement par ce travail sur soi que les Européens pourront penser à Auschwitz comme à un évènement passé, et qui n'a plus à guider d'éternels regrets. Car l'évènement central qui mit fin à l'histoire européenne et la fit entrer dans son ère « post-moderne » regrettée par Kagan sera enfin dépassé.
Il me semble qu'un premier pas en ce sens consisterait à accomplir un devoir de vérité. Non pas simplement des gouvernements envers les peuples, non pas simplement des uns envers les autres, mais tout simplement envers nous-mêmes. Les Français (et bien entendu, leurs gouvernements) savent pertinemment que leurs systèmes sociaux et redistributifs sont menacés de mort. Ils savent que plus ils attendent et plus ces systèmes seront menacés. Ils savent que des réformes sont nécessaires immédiatement. Celles-ci sont, dans la technique, logiques. Pourtant, personne ne veut voir les choses en face. Nous préférons la fuite vers d'inaccessibles ailleurs qui sont autant de mensonges, sous prétexte d'être plus lésé que son voisin.
Le devoir de vérité à accomplir dépend des peuples, des situations :
- au Royaume-Uni, il consiste à dire que l'Angleterre est bel et bien un pays européen, qui sera à un moment ou à un autre obligé d'intégrer pleinement la construction continentale.
- En France, il consiste à dire que nous sommes bel et bien un pays libéral, que ce terme n'est pas une insulte, mais simplement une réalité politique, sociale et culturelle.
- En Catalogne ou au Pays Basque, il consiste à dire que l'identité ne suppose pas l'exclusion des autres identités.
- Pour l'ensemble des Européens à ce qu'il me semble : dire la vérité sur le rôle positif de l'immigration (sans maintenir les frontières ouvertes pour autant !), la nécessité pour le monde et pour nous que l'Europe redevienne un acteur politique mondial, les évolutions nécessaires en toutes choses, mais surtout la juste distribution entre l'action politique et le déterminisme (social, culturel, économique). C'est-à-dire définir clairement le domaine d'action des Etats.
Ce devoir de vérité n'est pas une question d'évolution dans le temps long. Il suppose des gestes forts, marquants, symboliques. Il suppose des actes politiques au sens le plus noble de ce terme. C'est justement ce que devra proposer le mouvement qui aura la lourde tâche de défendre la construction politique de l'Europe. C'est parce que je pense que les nations européennes réunies auront une plus grande capacité d'adaptation et une plus grande évolutivité par rapport aux données d'un monde qui se modifient à une vitesse impressionnante, c'est parce que je pense que l'Europe fédérale, construite à partir de l'an 0 que représentent la fin des totalitarismes sur son sol, doit développer un désir d'intervention, de justice et de morale (au grand sens du terme) à l'échelle du monde et se donner les moyens idéologiques et politiques de l'accomplir, c'est parce que je ne supporte plus l'absence (à la fois !) d'humour et de sérieux (c'est-à-dire de tragique) dans notre politique, qui laisse crever 300000 personnes à nos frontières en prétextant la morale pour ne pas intervenir...
C'est pour l'ensemble de ces raisons que j'appelle à la fondation du mouvement paneuropéen dont nous allons voir les modalités, les valeurs et les aboutissements...