Acte II : L'identité européenne et l'acte politique (suite et fin)

Scène 3 : Le malaise identitaire européen : le cas du discours antilibéral français

Par cette partie, j'entend démonter, ligne par ligne, le discours des gens qui ont prétendument gagné le référendum sur la Constitution européenne. Elle m'est venue si inconsciemment, si nettement formée que j'ai d'abord cru à une réflexion étrangère à la question première, qui était de définir une identité européenne.
Je m'aperçois maintenant qu'il n'en est rien : l'association que je fais entre l'idée d'Europe et les discours prétendument antilibéraux proférés durant la campagne référendaire s'impose comme une évidence. Car cette évidence, ce sont ceux-là mêmes qui ont dit « non » qui me l'ont mise dans la tête !
L'association entre « problème de l'Europe par rapport à la mondialisation » et discours sur l'Europe est un signe évident, et en France LE PLUS EVIDENT, de ce malaise identitaire qu'on ne peut que constater...
Comment se fait-il que la Finlande, la Suède et le Danemark (pour prendre les exemples les plus révélateurs) réussissent non seulement à croître économiquement, mais tout en conservant des systèmes sociaux, éducatifs, plus avancés qu le nôtre, et cela en s'assumant pleinement comme pays libéraux ? (La Finlande, pour info, est aussi un pays membre de la zone euro, et qu'on ne vienne pas me balancer que des territoires couverts aux 9/10 de forêts et de lacs expliquent leur situation économique et culturelle décomplexée)
Comment donc pouvons-nous en arriver à ce point de non-discours soit disant antilibéral, si ce n'est parce que notre malaise identitaire en est arrivé à un point particulièrement édifiant ?

Comment d'ailleurs une telle énormité peut-elle encore s'imposer dans certains discours ? Et étrangement, dans les discours de ceux-là même qui prétendent le plus lutter contre la pauvreté ! Et ce, alors que l'Europe est immensément riche ! N'ont-ils donc aucune considération pour le reste du monde, aucune... pitié pour ces gens qui nous regardent du Sénégal ou du Mali nous plaindre de notre pauvreté alors que nous crevons de richesse ?? Car les Européens (oui, NOUS !) sont immensément riches. Je parle bien sûr des 90% de la population qui sont, socialement parlant (et que ça leur plaise ou non), des petits bourgeois. Oui, des bourgeois. Vous avez votre petite télévision ? O, même votre petit écran plat ! Et votre ordinateur ? Et votre cuisine équipée ? Et vous mangez à votre faim, tiens donc ! Ah, en plus, des vêtements de marque ! Et vous vous plaignez ? bien entendu ! Et cela ne vous gène pas, d'une certaine manière, de vous la jouer « rien de va plus », alors même que vous faites parti des plus privilégiés de cette planète ??

Ce genre de discours décadentiste n'est pas qu'une attaque contre l'esprit et le bon goût, il est une imposture intellectuelle : chacun sait que la faible croissance de l'espace européen est essentiellement due à une absence de réformes des structures de l'économie et du rapport des sociétés européennes à leur Etat et aux mutations de l'économie (soit dit en passant, cela n'est plus vrai aujourd'hui que pour la France, l'Italie et l'Allemagne)

D'ailleurs, dotée de la seconde économie la plus compétitive du monde (on travaille moins, mais mieux que les Anglais par exemple), de transnationales d'un rang honorable dans la plupart des secteurs stratégiques de l'économie, d'une population globalement très bien formée et qualifiée, la France est parfaitement capable de répondre aux exigences d'une économie mondialisée et très compétitive.

Ça, c'est pour la réalité économique, autrement dit : les faits

Maintenant, prenons les discours : « c'est affreux, j'écris ceci depuis le front de la grande bataille antilibérale, c'est atroce, les odieux capitalistes suceurs de sang nous aurons tous, ils emploient des machines bizarres et terribles qui auraient effrayé Lovecraft lui-même. Depuis le temps qu'on vous annonçait le grand complot contre nos droits qui se tramait au niveau docteurfolamouresque, vous n'avez rien entendu ! Mais maintenant, l'odieuse économie mondiale nous a eu... nous perdons ... je me sens mourir... etc. etc. »
Certes, il est possible que j'aie quelque peu caricaturé la situation tragique de nos discours politiques. Quoique...
(Je tiens à préciser que je ne suis ni pour, ni contre le capitalisme, pas plus que je ne suis pour ou contre la couleur du ciel. Le jour où nous pourrons voter pour faire de la Terre la 1ère planète du système solaire, je serais le premier à m'exprimer. Une autre précision : il me semble que les plus grands promoteurs de l'économie libérale au 20e siècle ont bien été les communistes –je veux dire, ceux qui ont eu le courage de prendre le pouvoir-. Capitalisme et économie libérale éveillent en moi la même exaltation que les discours les plus enflammés d'Edouard Balladur, mais il s'agit simplement de reconnaître un fait : le capitalisme est notre système économique. A nous de savoir si nous voulons profiter de ses avantages ou nous enterrer dans un radotage stérile à son endroit)

Le problème vient du fait que la conscience de la société capte et s'imprègne de ces discours. C'est-à-dire que les discours sont des faits à part entière, au même titre que les statistiques, à une différence près : ils se gravent plus facilement dans notre esprit.
Bien entendu, ceux qui produisent ces discours ont beau jeu de nier l'influence de leurs actes sur la population (puisque pour eux, tout ne vient que du socio-économique), rejetant les conséquences de leurs paroles sur, par exemple, la « réalité » économique qu'ils dénonçaient à travers leurs discours. C'est ainsi l'objet du discours qui se retrouve accusé et culpabilisé, alors même que le discours sort intact d'un processus de destruction qu'il a pourtant engendré !
Car contrairement à ce que dit le dicton chinois, il est important de regarder la lune qu'on nous désigne, mais plus encore de regarder le doigt qui nous la désigne. Surtout si la lune n'est pas encore levée !

Il me semble que l'un ses symptômes les plus caractéristiques de ce retournement du discours est Michel Houellebecq. Celui-ci a tellement intégré le fait que le monde se résume en un processus d'échange (sexuel et marchand) défini par les termes du seul marché qu'il s'emploie à décrire un pays effectivement défini par ces seules règles. C'est-à-dire un univers intégralement régi par le fric et le cul (je ne dis pas le sexe, car celui-ci suppose une capacité à éprouver de la jouissance qui est lui-même exclu de ce monde là). Rien d'autre. Juste le fric et le cul. Pas d'art, pas de science (sinon utilisée dans la logique d'anéantissement ou de mutation radicale comme dans Les Particules élémentaires, ce qui est logique : à un tel monde, on ne peut souhaiter rien de mieux que de disparaître ou de se transformer radicalement). Pas de sentiments non plus, uniquement des pulsions surgies d'un monde de néant. Ce qui n'est pas étonnant : dans la suite de ce discours, Houellebecq décrit un monde de pur instinct, d'où la conscience, c'est-à-dire la capacité de se retourner sur soi-même, a disparu. Dès lors, l'art, la philosophie, la mémoire, les sentiments, tout ce qui constitue la vie d'individus ou d'une société douée de conscience a intégralement disparu, remplacé par un présent éternel à la médiocrité sans nom.
Car Houellebecq décrit un monde purement défini par le discours socio-économique. En tant que tel, il est directement issu des discours d'une partie de la gauche française, dont l'ultra-moralisme plaintif et pleurnichard confine au cynisme le plus radical (à côté duquel Jean Marie Le Pen et sa cohorte de négationnistes font figure de reliques poussiéreuses).

Le monde de Michel Houellebecq est un monde dépourvu d'identité. Donc de sens.
Et le cynisme sans bornes de ses romans n'a d'équivalent que le cynisme de ceux qui, durant la campagne référendaire, se sont permis de mépriser très ostensiblement des peuples qui avaient vécu 40 ans sous le joug de régimes totalitaires. Ce sont ceux-là même qui, au fond, voient bien plus d'intérêt dans le malaise ambiant qui sert tellement leur microscopique décadentisme, que dans un éventuel renouveau de la France et de l'Europe.


Il s'agissait là d'un exemple. Basé sur le cas du pays que, forcément, je connais le mieux. Basé sur un type de discours aussi. J'aurai pu prendre le cas du discours anti-immigratoire et xénophobe, mais celui-ci me semble moins prégnant dans la société, et ceux qui le portent discrédités par leurs multiples sorties racistes et/ou antisémites. D'autres part, ce discours sort du passé et ne présente pas les originalités et le clinquant qui pourraient en faire un topo fashion (comme l'est le discours antilibéral). Quoique le mix antilibéral-xénophobe du plombier polonais prouve la grande communicabilité entre des discours qui, au fond, ont les mêmes intérêts...
Cependant, il semblerait qu'un pays comme les Pays-Bas ait justement refusé la Constitution pour des raisons vaguement xénophobes... Mais j'avoue ne pas être assez renseigné sur la question pour en dire plus. Cependant, il est évident que la présence massive de partis extrémistes et populistes dans les suffrages européens (Belgique, France, Pologne, Italie, Danemark...) ressort du même phénomène.



Scène 4 : Pour la définition d'une identité européenne

Maintenant, nous disposons des matériaux de base : ce qu'est l'identité, comment des éléments de nihilisme interagissent avec le développement des idées politiques en Europe. Reste la question fondamentale...

Un seul mot me semble définir clairement et totalement à la fois l'identité que l'Europe, et chaque Européen se devraient de porter en leur c½ur : le tragique.
Le tragique est une attitude. Il consiste à la vue sereine, décomplexée et très hautement morale (au sens noble du terme, c'est-à-dire relié à une vérité) de la réalité. L'attitude tragique rejette les idéologies préétablies, elle ne fait confiance qu'en sa seule perception du réel. Elle ne se donne pas, elle ne se vole pas, elle ne se détruit pas. Si nous voulons intégrer les données de la modernité dans la construction européenne, il ne sert à rien d'essayer de les fixer dans des formes surannées, seraient-elles même des Botticelli, des Voltaire ou des Goethe. La culture n'est pas à la base de l'identité que je propose, et qui n'est que morale et politique. Elle est loin d'être formelle, et repose sur les croyances politiques fondamentales de la majorité des citoyens européens. En tant que telle, elle n'est contraignante que si les Européens ne font pas l'effort de réfléchir cinq minutes à ce qu'ils sont.

C'est seulement par cette attitude, par cet « allègement » de son esprit, que le monde politique pourra retrouver la voie d'une rectitude qu'il n'a plus depuis longtemps. C'est seulement par ce travail sur soi que les Européens pourront penser à Auschwitz comme à un évènement passé, et qui n'a plus à guider d'éternels regrets. Car l'évènement central qui mit fin à l'histoire européenne et la fit entrer dans son ère « post-moderne » regrettée par Kagan sera enfin dépassé.

Il me semble qu'un premier pas en ce sens consisterait à accomplir un devoir de vérité. Non pas simplement des gouvernements envers les peuples, non pas simplement des uns envers les autres, mais tout simplement envers nous-mêmes. Les Français (et bien entendu, leurs gouvernements) savent pertinemment que leurs systèmes sociaux et redistributifs sont menacés de mort. Ils savent que plus ils attendent et plus ces systèmes seront menacés. Ils savent que des réformes sont nécessaires immédiatement. Celles-ci sont, dans la technique, logiques. Pourtant, personne ne veut voir les choses en face. Nous préférons la fuite vers d'inaccessibles ailleurs qui sont autant de mensonges, sous prétexte d'être plus lésé que son voisin.
Le devoir de vérité à accomplir dépend des peuples, des situations :
- au Royaume-Uni, il consiste à dire que l'Angleterre est bel et bien un pays européen, qui sera à un moment ou à un autre obligé d'intégrer pleinement la construction continentale.
- En France, il consiste à dire que nous sommes bel et bien un pays libéral, que ce terme n'est pas une insulte, mais simplement une réalité politique, sociale et culturelle.
- En Catalogne ou au Pays Basque, il consiste à dire que l'identité ne suppose pas l'exclusion des autres identités.
- Pour l'ensemble des Européens à ce qu'il me semble : dire la vérité sur le rôle positif de l'immigration (sans maintenir les frontières ouvertes pour autant !), la nécessité pour le monde et pour nous que l'Europe redevienne un acteur politique mondial, les évolutions nécessaires en toutes choses, mais surtout la juste distribution entre l'action politique et le déterminisme (social, culturel, économique). C'est-à-dire définir clairement le domaine d'action des Etats.

Ce devoir de vérité n'est pas une question d'évolution dans le temps long. Il suppose des gestes forts, marquants, symboliques. Il suppose des actes politiques au sens le plus noble de ce terme. C'est justement ce que devra proposer le mouvement qui aura la lourde tâche de défendre la construction politique de l'Europe. C'est parce que je pense que les nations européennes réunies auront une plus grande capacité d'adaptation et une plus grande évolutivité par rapport aux données d'un monde qui se modifient à une vitesse impressionnante, c'est parce que je pense que l'Europe fédérale, construite à partir de l'an 0 que représentent la fin des totalitarismes sur son sol, doit développer un désir d'intervention, de justice et de morale (au grand sens du terme) à l'échelle du monde et se donner les moyens idéologiques et politiques de l'accomplir, c'est parce que je ne supporte plus l'absence (à la fois !) d'humour et de sérieux (c'est-à-dire de tragique) dans notre politique, qui laisse crever 300000 personnes à nos frontières en prétextant la morale pour ne pas intervenir...

C'est pour l'ensemble de ces raisons que j'appelle à la fondation du mouvement paneuropéen dont nous allons voir les modalités, les valeurs et les aboutissements...

# Posted on Friday, 01 September 2006 at 1:44 PM

Deuxième intermède : le dialogue mélien

Connaissez-vous le dialogue mélien? si oui, tant mieux, sinon lisez-le, c'est crucial!

En 416 (av JC), Athènes domine la mer Egée et l'orient méditérranéen. Dotée d'un Empire qu'elle maintient d'une poigne de fer grâce à sa flotte, la cité se lance à l'assaut des derniers récalcitrants à son hégémonie : les habitants de l'île de Mélos.

Alcibiade, chef de file des démocrates-ultra de la cité impérialiste et génie politique sans égale, est envoyé sur l'île pour négocier sa réddition. Le dialogue qui s'engage alors est d'autant plus intéressant que Melos n'est aucunement l'ennemie d'Athènes et entend juste maintenir sa liberté politique.

Thucydide, l'historien de la guerre du peloponnèse (dont l'attaque de Mélos n'est qu'un des multiples iincidents), retrace ici le dialogue engagé entre le démocrate et les délégués méliens (que ce dialogue ai eu lieu ainsi ou non importe peu, le fait que l'historien l'ai écrit prouve la vigueur de la pensée politique grecque à l'époque).

Reste une question : pourquoi mettre cet éloge radical de la politique du coup de force dans un blog dont le but avoué est la paix?

parce que la politique a une double base : l'idéologie, ou la philosophie qui la sous-tend d'une part. L'action qui doit conduire à imposer cette philosophie d'autres parts. Or, si j'insiste tellement sur les idées qui doivent être à la base de l'Europe, je n'ai pas du tout développé les moyens d'action (ce que je vais faire dans le comment, acte III)

Et c'est parce que le dialogue mélien est à ce jour, et depuis 24 siècles, le plus grand texte jamais écrit sur le réalisme politique et le rôle de la force dans ce domaine que je le mets ici.

A vous de trouver dans ce texte la leçon qu'il vous plaira. Il est ouvert, multiple et laisse une place infinie aux réflexions. Une chose est certaine : il nous enseigne que la philosophie et l'acte politiques sont inextricablement liés. Car la schyzophrénie des Athéniens (valeurs de droit, de liberté et de démocratie à l'intérieur, impérialisme débridé et dévastateur à l'extérieur) les a finalement conduit à leur chute...



Livre V

LXXXIV. -- Au début de l'été suivant, Alcibiade se rendit à Argos avec vingt vaisseaux. Il s'empara de trois cents jugés suspects et sympathiques à Lacédémone. Les Athéniens les internèrent dans les îles du voisinage de leur domination.

Athènes envoya contre l'île de Mélos une expédition ant trente vaisseaux athéniens, six de Khios, deux de Lesbos. Ils disposaient de douze cents hoplites athéniens, de trois cents archers à pied et de vingt archers à cheval et environ de quinze cents hoplites fournis par les alliés et les insulaires. Les Méliens, colonie de Lacédémone refusaient d'accepter, à l'exemple des autres insulaires, la domination d'Athènes. Tout d'abord neutres, ils s'étaient tenus tranquilles. Mais sous la contrainte des Athéniens qui avaient ravagé leur territoire, ils en étaient venus à une guerre ouverte. Les stratèges athéniens Kléomédès fils de Lykomédès et Tisias fils de Tisimakhos avec les forces ci-dessus établirent leur camp sur l'île de Mélos; avant de ravager le territoire, ils envoyèrent une députation chargée de faire aux Méliens des propositions. Ceux-ci ne les introduisirent pas dans l'Assemblée du peuple; mais les prièrent de communiquer aux magistrats et aux principaux citoyens leur mission.

Voici les paroles des députés athéniens :

LXXXV. -- "Vous ne nous permettez pas de parier devant le peuple pour éviter que la multitude ne se laisse tromper par un discours suivi, persuasif et sans réplique; et c'est bien là votre raison de ne nous faire comparaître qu'en petit comité. Puisqu'il en est ainsi, vous qui siégez ici, procédez plus sûrement encore. Ne faites pas usage vous-mêmes d'un discours suivi; répondez-nous point par point; si nous avançons une opinion qui vous déplaise, réfutez-la sur-le-champ. Et, pour commencer, dites-nous si notre proposition vous agrée."

LXXXVI. -- Les magistrats de Mélos répondirent : "S'il s'agit de nous éclairer les uns les autres en toute tranquillité, nous n'avons rien à objecter. Pourtant la guerre, qui est à nos portes et qui ne saurait tarder, semble donner un démenti à vos propositions. Il est visible que vous vous instituez les juges de nos paroles; finalement et selon toute vraisemblance, le résultat de cette conférence, si forts de notre droit nous refusons de céder, sera la guerre et, si nous nous laissons convaincre, la servitude.

LXXXVII. -- Les Athéniens. Si vous êtes réunis pour calculer les incertitudes de l'avenir ou pour toute autre raison, au lieu d'examiner les circonstances actuelles pour assurer le salut de votre patrie, nous interrompons l'entretien; sinon, nous parlerons.

LXXXVIII. -- Les Méliens. Il est naturel et pardonnable que, dans une situation critique, souvent les paroles et les pensées s'éloignent de la question traitée. Toutefois cette réunion a également pour objet notre salut, nous consentons donc à engager la discussion, sous la forme que vous avez indiquée.

LXXXIX. -- Les Athéniens. De notre côté, nous n'emploierons pas de belles phrases; nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste, parce que nous avons défait les Mèdes; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. Fi de ces longs discours qui n'éveillent que la méfiance! Mais de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre, en soutenant que c'est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refusé de faire campagne avec nous et que vous n'avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut, de part et d'autre, ne pas sortir des limites des choses positives; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n'entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d'autre; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder.

XC. -- Les Méliens. A notre avis -- puisque vous nous avez invités à ne considérer que l'utile à l'exclusion juste -- votre intérêt exige que vous ne fassiez pas fi de l'utilité commune; celui qui est en danger doit pouvoir faire entendre la raison, à défaut de la justice et, n'eût-il à invoquer que des arguments assez faibles, il faut qu'il puisse en tirer parti pour arriver à persuader. Vous avez,

autant que nous, avantage à procéder de la sorte. En vous montrant impitoyables, vous risquez en cas de revers de fournir l'exemple d'un châtiment exemplaire.

XCI. -- Les Athéniens. En admettant que notre domination doive cesser, nous n'en appréhendons pas la fin. Ce ne sont pas les peuples qui ont un empire, comme les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus (d'ailleurs, ce n'est pas contre les Lacédémoniens qu'ici nous luttons), mais ce sont les sujets, lorsqu'ils attaquent leurs anciens maîtres et réussissent à les vaincre. Si du reste nous sommes en danger de ce côté, cela nous regarde! Nous sommes ici, comme nous allons vous le prouver, pour consolider notre empire et pour sauver votre ville. Nous voulons établir notre domination sur vous sans qu'il nous en coûte de peine et, dans notre intérêt commun, assurer votre salut.

XCII. -- Les Méliens. Et comment pourrions-nous avoir le même intérêt, nous à devenir esclaves, vous à être maîtres ?

XCIII. -- Les Athéniens. Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous nous aurions avantage à ne pas vous faire périr.



XCIV. -- Les Méliens. Si nous restions tranquilles en paix avec vous et non en guerre sans prendre parti, vous n'admettriez pas cette attitude?

XCV. -- Les Athéniens. Non, votre hostilité nous fait moins de tort que votre neutralité; celle-ci est aux yeux de nos sujets une preuve de notre faiblesse; celle-là un témoignage de notre puissance.

XCVI. -- Les Méliens. Est-ce là la conception que vos sujets se font de l'équité? Les cités qui n'ont avec vous aucune attache et celles que vous avez soumises -- colonies athéniennes pour la plupart et parfois en révolte contre vous -- les mettent-ils donc sur le même plan?

XCVII. -- Les Athéniens. Ce ne sont pas les arguments plausibles, pensent-ils, qui manquent aux uns et aux autres; mais si quelques cités conservent leur indépendance, ils pensent qu'elles le doivent à leur puissance et que c'est la crainte qui nous empêche de les attaquer. Ainsi en vous réduisant à l'obéissance, non seulement nous commanderons à un plus grand nombre de sujets, mais encore par votre soumission vous accroîtrez notre sûreté, d'autant mieux qu'on ne pourra pas dire qu'insulaires et moins puissants que d'autres, vous avez résisté victorieusement aux maîtres de la mer.

XCVIII. -- Les Méliens. Comment? Vous ne croyez pas que votre sûreté se confond avec une politique différente? Puisque vous nous détournez de la considération de la justice pour nous inviter à n'envisager que l'utile, il faut à notre tour que nous tâchions de vous convaincre que notre intérêt et le vôtre se confondent. Comment de tous ceux qui sont neutres aujourd'hui, ne vous ferez-vous pas des ennemis, quand ils verront votre conduite à notre égard et s'apercevront qu'un jour ou l'autre vous marcherez contre eux? Et que faites-vous, sinon fortifier vos ennemis et déchaîner contre vous malgré eux ceux-là mêmes qui jusqu'ici n'avaient jamais eu l'intention de vous montrer d'hostilité?

XCIX. -- Les Athéniens. Nullement; les peuples les plus redoutables, à notre avis, ne sont pas ceux du continent; libres encore, il leur faudra beaucoup de temps se mettre en garde contre nous. Ceux que nous craignons, ce sont les insulaires indépendants comme vous l'êtes et ceux qui déjà regimbent contre une domination nécessaire. Ce sont eux qui, en se livrant sans réserve à des espérances irréfléchies, risquent de nous précipiter avec eux dans des dangers trop visibles.

C. -- Les Méliens. Voyons, si vous-mêmes n'épargnez rien pour maintenir votre empire et si des peuples déjà esclaves font tout pour secouer votre joug, nous qui sommes libres encore, nous commettrions la lâcheté et l'ignominie de ne pas tout tenter pour éviter la servitude?

CI. -- Les Athéniens. -- Non, si vous délibérez sagement. Car il n'est pas question pour vous d'une lutte d'égal à égal où votre réputation soit en jeu et où il vous faille éviter la honte d'une défaite. C'est sur votre salut même que vous délibérez et vous avez à vous garder d'attaquer des adversaires bien plus puissants que vous.

CII. -- Les Méliens. Eh bien ! nous savons que la fortune des armes comporte plus de vicissitudes qu'on ne s'y attendrait en constatant la disproportion des forces des deux adversaires. Pour nous, céder tout de suite, c'est perdre tout espoir; agir, c'est nous ménager encore quelque espérance de salut.

CIII. -- Les Athéniens. L'espérance stimule dans le danger; on peut, quand on a la supériorité, se confier à elle; elle est alors susceptible de nuire, mais sans causer notre perte. Mais ceux qui confient à un coup de dés tout leur avoir -- car l'espérance est naturellement prodigue -- n'en reconnaissent la vanité que par les revers qu'elle leur suscite et, quand on l'a découverte, elle ne laisse plus aucun moyen de se garantir contre ses traîtrises. Vous êtes faibles, vous n'avez qu'une chance à courir; ne tombez pas dans cette erreur; ne faites pas comme tant d'autres qui, tout en pouvant encore se sauver par des moyens humains, se sentent sous le poids du malheur trahis par des espérances fondées sur des réalités visibles et recherchent des secours invisibles, prédictions, oracles et toutes autres pratiques, qui en entretenant leurs espérances causent finalement leur perte.

CIV. -- Les Méliens. Nous n'ignorons pas, sachez-le bien, qu'il nous est difficile de lutter contre votre puissance et contre la fortune; il nous faudrait des forces égales aux vôtres. Toutefois nous avons confiance que la divinité ne nous laissera pas écraser par la fortune, parce que, forts de la justice de notre cause, nous résistons à l'injustice. Quant à l'infériorité de nos forces, elle sera compensée par l'alliance de Lacédémone, que le sentiment de notre commune origine contraindra, au moins par honneur à défaut d'autre raison, à venir à notre secours. Notre hardiesse n'est donc pas si mal fondée.

CV. -- Les Athéniens. Nous ne craignons pas non plus que la bienveillance divine nous fasse défaut. Nous ne souhaitons ni n'accomplissons rien qui ne s'accorde avec l'idée que les hommes se font de la divinité, rien qui nous cadre avec les prétentions humaines. Les dieux, d'après notre opinion, et les hommes, d'après notre connaissance des réalités, tendent, selon une nécessité de leur nature à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n'est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l'appliquer. Elle était en pratique avant nous; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. Du côté de la divinité, selon toute probabilité, nous ne craignons pas d'être mis en état d'infériorité. Quant à votre opinion sur Lacédémone, dont vous escomptez qu'elle vous secourra pour ne pas trahir l'honneur, nous vous félicitons de votre naïveté, sans approuver votre folie. Les Lacédémoniens, il est vrai, entre eux et dans leurs institutions nationales, font preuve généralement de droiture; mais dans leurs rapports avec les autres peuples, que n'y aurait-il pas à dire sur leurs procédés! Pour tout dire en un mot : plus manifestement qu'aucun peuple de notre connaissance, ils confondent l'agréable et l'honnête, l'utile et le juste; une telle disposition d'esprit ne s'accorde guère avec vos folles aspirations sur votre salut.

CVI. -- Les Méliens. C'est là précisément ce qui renforce au plus haut point notre confiance. Nous sommes leurs colons et ils ne voudront pas, en nous trahissant, perdre la confiance des Grecs qui leur sont favorables et avantager er leurs ennemis.

CVII. -- Les Athéniens. Vous ne croyez donc pas que l'intérêt se confond avec la sûreté, tandis que le juste et l'honnête sont inséparables des dangers? Et les Lacédémoniens se gardent bien en général de les braver.

CVIII. -- Les Méliens. Eh bien ! nous pensons que pour nous secourir ils affronteront bien volontiers ces dangers et que les risques leur paraîtront moins grands avec nous qu'avec d'autres. Notre proximité du Péloponnèse facilite leur intervention et notre communauté d'origine les assure davantage de notre fidélité.

CIX. -- Les Athéniens. Aux yeux de ceux dont on réclame l'assistance, la meilleure garantie n'est pas la sympathie de ceux qui les invoquent, mais la supériorité de leurs forces. C'est une considération à laquelle les Lacédémoniens sont particulièrement sensibles; ils se défient de leur propre puissance et il faut que leurs alliés soient en nombre pour qu'ils marchent contre leurs voisins. Aussi est-il peu probable qu'ils passent dans une île, quand nous sommes maîtres de la mer.

CX. -- Les Méliens. Ils pourront envoyer d'autres alliés. La mer de Crète est vaste. Les maîtres de la mer auront moins de facilité à y poursuivre l'ennemi, que celui-ci à leur échapper. Admettons que les Lacédémoniens échouent sur ce point; ils pourront toujours se retourner contre votre territoire et contre ceux de vos alliés que n'a pas attaqués Brasidas. Et c'est moins pour un pays étranger qu'il vous faudra lutter que pour la défense de vos alliés et de votre propre pays.



CXI. -- Les Athéniens. Si la chose arrive, elle ne nous surprendra pas. Vous-mêmes, vous n'ignorez pas que jamais la crainte d'autrui n'a fait abandonner un siège aux Athéniens. Mais voyons! Nous avions convenu de délibérer sur votre salut et nous constatons que dans toutes vos paroles vous n'avez rien dit qui soit de nature à inspirer confiance à un peuple et l'assurer de son salut. Bien au contraire ! Vos plus fermes appuis ne consistent qu'en espérances à longue échéance et les forces dont vous disposez présentement sont insuffisantes pour vous assurer la victoire sur celles qui, dès maintenant, vous sont opposées. Ce serait la pire des imprudences, si après notre départ vous n'adoptiez pas une résolution plus sage. Vous ne vous laisserez pas égarer par ce point d'honneur qui si souvent perd les hommes au milieu de dangers sans gloire et menaçants. Que de gens, sans se faire illusion sur les risques qu'ils couraient, se sont laissés entraîner par l'attrait de ce mot : l'honneur! Séduits par ce terme, ils sont tombés de leur plein gré dans des maux sans remède. Leur déshonneur est d'autant plus ignominieux qu'il est dû à leur folie et non à la fortune. En délibérant sagement, vous éviterez ce malheur et vous conviendrez qu'il n'y a rien d'infamant à céder à un État puissant, dont les propositions sont pleines de modération, lorsqu'il vous offre de devenir ses alliés et ses tributaires, en vous laissant la propriété de votre sol. Puisque vous avez le choix entre la guerre et votre sûreté, vous ne prendrez pas le plus mauvais parti. Ne pas céder à ses égaux, mais se bien comporter avec les forts, user de modération avec les faibles : voilà les conditions essentielles de la prospérité d'un État. Réfléchissez donc; après que nous nous serons retirés, dites-vous et redites-vous que c'est votre patrie qui est l'objet de vos délibérations. Elle seule est en cause, et une seule délibération bonne ou mauvaise décidera de son avenir."

CXII. -- Les Athéniens se retirèrent de la conférence. Les Méliens, restés seuls, demeurèrent à peu de chose près sur leurs positions et firent cette réponse : "Notre manière de voir n'a pas varié, Athéniens. Nous nous refusons à dépouiller de sa liberté, en un instant, une cité dont la fondation remonte déjà à sept cents ans. Nous avons confiance dans la fortune qui, grâce aux dieux, l'a sauvée jusqu'à ce jour et dans l'aide des hommes et nous tâcherons de la conserver. Nous vous proposons notre amitié et notre neutralité; mais nous vous invitons à évacuer notre territoire en concluant un traité au mieux de vos intérêts comme des nôtres."

CXIII. -- Telle fut la réponse des Méliens. Les Athéniens rompant la conférence répondirent: "Ainsi donc, d'après votre décision vous êtes les seuls, semble-t-il, à regarder l'avenir comme plus assuré que ce que vous avez sous yeux. Votre désir vous fait considérer comme déjà réalisé ce qui est encore incertain. Votre fol espoir vous pousse à vous livrer entièrement aux Lacédémoniens, à la fortune, à l'espérance. Vous vous en repentirez."

CXIV. -- Les députés athéniens regagnèrent l'armée. Les stratèges, devant l'obstination des Méliens, prirent immédiatement leurs dispositions d'attaque. Chaque contingent allié reçut un secteur et l'on se mit à investir la place. Puis les Athéniens laissèrent, sur terre et sur mer, des forces de siège composées de leurs troupes et des alliées; là-dessus ils se retirèrent avec la plus grande partie de leurs forces. La garnison demeura et poursuivit le siège.

CXV. -- Vers la même époque les Argiens envahirent le territoire de Phliunte. Ses habitants, renforcés des bannis d'Argos, leur tendirent une embuscade et leur tuèrent environ quatre-vingts hommes. Les Athéniens de Pylos firent sur les Lacédémoniens un butin important. Ceux-ci, tout en se refusant à rompre la trêve, prirent une attitude hostile, en faisant proclamer par la voix du héraut, qu'ils autorisaient quiconque le voudrait à piller les Athéniens. Les Corinthiens se prévalurent de quelques différends particuliers pour prendre les armes contre Athènes. Les autres Péloponnésiens ne bougèrent pas. Une nuit les Méliens attaquèrent la partie de la circonvallation face au marché tenue par les Athéniens, ils tuèrent des hommes, enlevèrent des vivres et tout ce qu'ils purent trouver d'utile, puis ils rentrèrent dans la ville et se tinrent tranquilles. Les Athéniens par la suite firent meilleure garde. L'été prit fin.

CXVI. -- L'hiver suivant, les Lacédémoniens se disposèrent à marcher contre l'Argolide. Mais les sacrifices pour le succès de l'expédition se révélèrent défavorables aussi se retirèrent-ils.

Les Argiens prirent acte de cette intervention différée pour suspecter de complicité certains de leurs concitoyens; on en arrêta quelques-uns; d'autres prirent la fuite.

Vers la même époque les Méliens enlevèrent une autre partie de la circonvallation, où les Athéniens n'avaient que peu de troupes. Puis arriva d'Athènes une seconde expédition commandée par Philokratès fils de Déméas. Dès lors le siège fut mené avec vigueur; la trahison s'en mêlant, les Méliens se rendirent à discrétion aux Athéniens. Ceux-ci massacrèrent tous les adultes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l'île où ils envoyèrent ensuite cinq cents colons.

# Posted on Saturday, 02 September 2006 at 5:56 AM

Acte III : La question du comment

Scène 1 : la géographie

Le premier préalable du comment est la définition de ce que nous prétendons créer : c'est-à-dire l'espace concerné (puisque un Etat se définit à son territoire) et la forme politique de ce que nous prétendons créer.

L'espace : tout d'abord, il s'agit de revenir sur les idées Très Idiotes d'une identité géo-historique de l'Europe. Le propre de l'Europe est justement de n'avoir jamais eu d'identité géographique précise. L'Europe de l'An Mil s'arrêtait à Barcelone au sud, L'Europe de 1600 s'arrêtait à Vienne à l'est, au Cap au sud et à Macao, voire à Goa à l'ouest. L'Europe de 1900, c'était l'ensemble de la planète sans l'Amérique et le Japon. Laquelle de ses Europe formera à terme la Fédération ? Croyez-vous que l'Inde est prête à l'intégrer ? Et le Brésil ?

Ceci s'adresse aux gens qui prétendent interdire l'entrée de la Turquie sous le prétexte qu'historiquement parlant, elle n'est pas un pays européen... mais à ce compte là, on peut aller très loin ! Le propre de l'identité européenne a été sa capacité à muter au fil des siècles (d'une façon telle que seuls les Grecs auraient pu le comprendre). Comment donc arguer aujourd'hui d'un fait (l'identité historique) comme s'il avait été un élément fixe et stable alors même que l'identité européenne fut l'une des choses les plus mouvantes et composites de l'histoire ?
Ah, mais bien sûr, il y'a la religion ! je ne nie pas que l'Europe soit de culture chrétienne, de même que l'Iran est et restera de culture islamique, même lorsque les mollahs auront quitté le pouvoir. Ce sont bien des cathédrales qui ornent nos villes, des églises nos villages et des croix nos routes. C'est bien le vocabulaire chrétien qui empli les chansons de nos groupes (même si ce n'est pas en un sens directement religieux), quelles que soient leurs convictions. Les saints nos calendriers, les fêtes chrétiennes nos jours fériés...

Bien entendu. Mais voilà : l'identité religieuse ne peut plus définir politiquement un Etat. D'ailleurs, catholiques, protestants et orthodoxes ont-ils la même définition de l'identité religieuse de l'Europe ?


La religion ne peut définir politiquement l'Europe. Tous les bons sentiments chrétiens n'ont pas empêché les guerres, ni leur cortège de massacres, ni le génocide de se produire. Tout leur catholicisme n'a pas empêché les Polonais de voir le quart de leur population anéanti en quatre ans puis de subir 40 ans de régime communiste !

Si l'on part du postulat que l'Europe se reconstruit politiquement (et sur le plan de la métaphysique politique) à partir de 0, aucune identité traditionnelle ne doit être prise en compte, c'est-à-dire que définir une identité géographique ne peut que se faire selon des normes arbitraires. Et je ne vois aucune norme plus efficace que les limites géographiques naturelles : c'est-à-dire la Méditerranée au sud et la Russie à l'est (limite naturelle car elle ne pourra intégrer la Fédération, du moins à moyen terme), c'est-à-dire la Russie et sa zone d'influence – Biélorussie, Ukraine- (si tant est que cette zone soit respectée par la Russie, sans quoi la Fédération aurait tout droit de l'intégrer dans son espace politique). Le Bosphore constituant une limite naturelle évidente, il ne me semble pas bon d'intégrer la Turquie à la Fédération. Il est évident que des Etats culturellement proches de l'Europe tels qu'Israël ou la Géorgie n'ont pas à être intégrés dans ce cadre là, puisqu'il est uniquement géographique, et que l'identité culturelle n'est pas à la base de l'identité politique de la Fédération.





Scène 2 : les valeurs

Après la géographie, la politique : et tout d'abord, la question de nos valeurs.
-La paix : valeur cruciale s'il en est pour l'Europe, la paix ne signifie pas le pacifisme ! à trop nous réfugier dans l'idéal de la paix, les pays européens en sont venus à laisser un génocide se produire sur leur propre territoire ! En plein milieu des années 90 !
Ne nous souvenons-nous pas des années 30 ? quand le pacifisme en est venu à s'allier avec les nazis pour que la guerre n'éclate pas...
Il faut donc remettre cette valeur au centre des débats : ce que nous recherchons aujourd'hui n'est pas la paix entre la France et l'Allemagne, mais bel et bien la paix dans son ensemble, c'est-à-dire y compris en dehors de nos frontières. Défendre la paix aujourd'hui, c'est la défendre au Liban, en Tchétchénie, au Soudan, au Congo. C'est savoir intervenir avec tous les moyens d'une diplomatie (et le cas échéant, d'une armée) puissante. Car faire la guerre à la Serbie en 1992 aurait peut-être causé la mort de milliers de personnes. Mais cela aurait plus sûrement sauvé 200 000 innocents de la torture, du viol, puis de la mort. Comment négocier « armes nucléaires » avec un fou furieux qui menace un Etat d'anéantissement et organise des expos « comiques » sur le génocide juif si ce n'est en lui signifiant clairement que sans aboutissement, il y'a les bombardements (et même si ce n'est que du bluff, ce sera à coup sûr plus cogitant que des rétorsions économiques) ?
Si bien que si nous ne voulons pas (re)voir notre idéal se transformer en un monstre d'hypocrisie qui n'a rien à envier par son silence au bruit des pires pulsions des tyrans de ce monde, nous avons tout intérêt à réviser le plus rapidement possible notre opinion sur la paix : c'est-à-dire séparer clairement la paix et le pacifisme. C'est l'une des conséquences les plus évidentes que nous aurions pu retirer du trauma de la seconde guerre mondiale (et des années trente qui l'avaient précédé).
Mais il est plus aisé de se lamenter sur le sort du Liban que de réfléchir aux motivations réelles de la guerre israélienne...

-La liberté : à mon sens la valeur suprême, celle qui doit primer toute autre. La liberté est au dessus de la paix, car on ne peut rester en paix face à qui cherche à nous enchaîner. Elle est au dessus de l'égalité (ce qu'on prouvé les régimes communistes qui plaçaient l'égalité au dessus de la liberté).

-L'égalité : précepte fondamental car prenant en compte l'adage : « la liberté des uns s'arrête là où commence la liberté des autres » ! L'égalité de droit est une évidence et une nécessité de tout Etat démocratique.

-Je ne rajouterai aucun autre précepte ou valeur : la raison (au sens délicat que donnaient les Lumières à ce mot –défendu à juste raison par Todorov-, loin des balourdises du 19e siècle), voire la vérité (par rapport à soi-même, ses convictions, sa manière d'être, son discours, aucunement par rapport à un ordre transcendant) auraient pu en être, mais ce sont des termes que je préfère réserver à l'usage des individus, bien qu'ils s'appliquent aussi aux sociétés. Ils sont néanmoins à mon sens trop délicats à manier...





Scène 3 : le fonctionnement

qu'est-ce que j'entend au juste par « Fédération européenne » ?
- Un regroupement libre de nations, régi par les règles de droit de tout Etat libéral et démocratique.
- Un ensemble d'Etats-nations qui choisissent librement de confier leur souveraineté à une entité politique supérieure, qui assurera une partie de leurs fonctions régaliennes, c'est-à-dire : la politique étrangère, la représentation diplomatique, l'armée et la justice ( la police pourra rester de la compétence des Etats fédérés).
- Une représentation démocratique constituée dans la séparation des pouvoirs avec : une assemblée européenne, un gouvernement européen, une cour constitutionelle européenne.
- Le système étant en vigueur dans la plupart des démocraties européennes, le système d'un président dépourvu de pouvoirs élu par l'assemblé et d'un chef de gouvernement, responsable devant l'assemblée et disposant du véritable pouvoir me semble préférable à un système présidentiel.

Je pense qu'il serait aussi préférable de rattacher les ministères de l'économie et les agences pour l'emploi à la Fédération qui pourrait ainsi coordonner des politiques économiques de manière plus efficace. Il va sans dire que l'adhésion à la Fédération suppose l'adoption d'une monnaie unique.

Toutes autres fonctions que les simples fonctions régaliennes pourront être conservés dans le ressort des Etats fédérés.
- l'éducation et les systèmes scolaires
- la santé (et si besoin eux, les systèmes de redistribution sur ce plan)
- les éventuelles entreprises nationalisées
- etc.

Les Etats fédérés auront tout loisir de conserver leurs systèmes politiques (qui conserveront leur marge de manoeuvre dans les différents domaines énoncés ci-dessus). Les choix de société réalisés avant la création de la Fédération par les différentes nations n'ont pas à être critiqués par les partenaires ou par la Fédération (à condition qu'ils n'entraînent pas des conséquences néfastes sur la Fédération et les autres Etats fédérés). Les systèmes de protection sociale plus avancés n'ont pas à être discutés par les Etats « moins avancés », de même que l'absence de ces systèmes par les Etats « plus avancés » !

Bien entendu, le fonctionnement de ce qui constitue un nouvel Etat sera régi par une loi fondamentale avec valeur de Constitution. Devant la simplicité du processus, celle-ci n'occupera qu'une page !

Donc : les fonctions de la Fédération se résument principalement, sur le plan international, en une représentation d'autant plus forte des nations européennes qu'elles parleront désormais d'une voix unique, et seront donc autrement plus audibles dans le monde.

C'est-à-dire, sur le plan diplomatique, que le règlement du conflit israëlo-palestinien, les négociations énergétiques avec la Russie, les rapports avec les dictatures du sud méditerranéen seront considérablement facilités. Dans un sens essentiellement favorable à nos intérêts et à nos valeurs (c'est-à-dire à l'intérêt et aux valeurs des populations des Etats concernés, même si ce n'est à ceux de leurs gouvernements...).
C'est-à-dire aussi une voix crédible à Washington comme à Pékin, qui pourra se sentir menacé de deux directions à la fois, ce qui est tout à notre avantage face à la future puissance mondiale.


Il va sans dire à mon sens que la Fédération jouera, bien mieux que nos micro-Etats actuels, le rôle de propagateur culturel et politique dont a si cruellement besoin notre continent face aux USA.

# Posted on Monday, 04 September 2006 at 2:00 PM

Scène 4 : Le manifeste du parti fédéraliste

Il s'agit maintenant de définir les modalités d'action afin d'arriver à ce résultat qui reste dans la sphère pure de l'idéal.

-je propose la fondation d'un mouvement paneuropéen, qui dépasserai (au sens premier du terme : qui serait au dessus) les clivages traditionnellement admis dans la vie politique européenne. Bien entendu, il s'agirait d'un mouvement à l'échelle du continent !

- loin des bons sentiments des mouvements paneuropéens actuels (fondation Jean Monnet par exemple), certes dotés de très bonnes intentions mais qui ne me semblent pas avoir l'attitude combattante et déterminée que l'idée européenne mériterai, ce mouvement viserai à l'action permanente (ou la propagande, ou la communication, comme vous voudrez !) en faveur d'une Fédération.

- c'est seulement par la mise en place d'un authentique mouvement populaire paneuropéen que nous réussirons à faire évoluer la situation. Je considère qu'un mouvement simplement issu des « élites » du continent ne représentera rien. Quand à la « volonté » des politiques nationaux de construire l'Europe, nous voyons dans quelle situation ridicule elle nous a conduit jusqu'à aujourd'hui ! Seule une pression populaire pourra relancer la construction européenne.

- le mouvement fédéraliste devra dire clairement les choses : c'est-à-dire ne plus s'enfermer dans le langage idéaliste-technocratique auquel les membres de l'Union nous habituent. Ce que nous revendiquons est un nouvel Etat. Cet Etat sera une puissance nettement affirmée. Sans impérialisme, mais fier de ses valeurs et de leur extension. Cet Etat n'ayant pas son identité basée sur une culture particulière, non seulement n'anéantira pas la diversité des cultures européennes, mais permettra bien au contraire leur rayonnement (si les nations européennes jouent le jeu)

- le rayonnement de ces mêmes cultures ne s'accomplira que si chaque artiste espagnol, allemand, italien..., si chaque scientifique de chaque nationalité travaille dans l'optique de son art et de sa science et de lui seul. Nous considérons que les accusations du prétendu impérialisme anglo-saxon ne sont que les paravents servant à masquer le manque total d'inspiration de ceux qui les diffusent. Nous considérons que le contact des sphères de la culture et de la politique n'est pas une bonne chose. (Raison pour laquelle l'argument de Charlie comme quoi l'Europe politique ne pouvait se faire car l'unité culturelle européenne était un mythe est radicalement faux : lui-même n'a pas eu Molière pour référent de sa politique, pas plus qu'Adenauer ne s'est référé à Goethe pour mener la sienne !)

- la Fédération européenne ne sera pas « de gauche », pas plus que « de droite » d'ailleurs. Ses valeurs se situeront au-delà des clivages traditionnels, c'est-à-dire dans ce qui forme la base même de la démocratie libérale. Le mouvement devra combattre les idées fausses de ceux qui cherchent à faire croire que l'Europe est là pour répondre aux égos politiques de tout un chacun.

- cet Etat supposera une double identification de chaque Européen : envers sa nation, ET envers la Fédération des nations européennes. Cette identité ne sera pas livrée en option.

- cet Etat et l'identification qu'il suppose de la part des Européens ne peuvent aller avec les revendications autonomistes de telle ou telle population : car comment des gens qui prétendent n'être pas Espagnols ou Français sous prétexte qu'ils sont Catalans pourraient-ils à la fois se sentir Catalans ET Européens ?

- Le mouvement devra défendre la constitution de cet Etat, mais, prenant en compte la difficulté à accepter cette constitution pour beaucoup, il aura pour tâche de promouvoir des modalités de fondation alternatives telles que la fondation par cercles concentriques (un noyau d'Etats formera le premier cercle de la Fédération et intégrera au fur et à mesure les Etats qui le souhaiteront).

- le mouvement devra aussi tenter de définir et de calculer les modalités politiques, techniques et financières de la fusion des structures de deux ou plusieurs Etats, l'expérience n'ayant jamais été tentée entre deux Etats démocratiques –qui plus est de langue différentes !-

- le mouvement ne peut avoir de sympathie particulière pour une institution, l'Union Européenne, qui discrédite l'idée d'une véritable union politique. L'Union gère des affaires qui pourraient être du ressort des Etats nation mais ne s'occupe pas de politique. Elle est incapable de mener une politique dans les domaines énergétiques ou technologiques qui sont pourtant des domaines phares. Quant aux coopérations croisées, des Etats pleinement souverains pourraient tout autant les mettre en ½uvre de leur propre chef, tout en se passant de la bureaucratie bruxelloise.

- la mise en place de l'Etat fédéral se fera donc probablement contre l'Union. L'idée de Jean Monnet était emplie de bonnes intentions, mais nos élites politiques ne se sont pas révélées dignes de lui.

- ce mouvement se considèrera comme ne s'attachant qu'à la stricte réalité, aux faits, et à eux seul. Ainsi, toute idée romantique (rappel des exploits de Bonaparte, de l'Europe -française- rêvée par Victor Hugo et autres ) ne sauraient servir à autre chose qu'à faire de l'humour ou à constituer un contre-exemple. L'Europe ne sera ni une grande-France, ni une grande-Allemagne. Elle est fondée sur une diversité et chacun de nous doit être conscient de cela.

- le mouvement devra d'ailleurs tout faire pour renouveler l'esthétique de l'action politique afin de la faire sortir de la lourdeur actuelle tout en ne la transformant pas en un show à l'américaine : la politique a sa sacralité.

# Posted on Monday, 04 September 2006 at 2:03 PM