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Acte II : L'identité européenne et l'acte politique

Scène 1 : l'échec de l'après-guerre

Bien entendu, j'exagère en disant cela. Ou disons plutôt que je suis imprécis. En prétendant que les identités que nous possédions avant sont mortes, je cherche juste à dire qu'elles sont mortes telles que nous les portions. Elles doivent muter, s'adapter à notre nouveau contexte, et qu'on le veuille ou non, le génocide des Juifs et des Tsiganes d'Europe fait partie de ce nouveau contexte.

Bien entendu, nous aurions pu réfléchir à cela en 1945. Mais bien entendu, nous ne l'avons pas fait. Trop heureux étions-nous d'être libérés, trop pressés d'oublier la réalité que nous venions de vivre et de nier la réalité bien plus atroce que d'autres avaient vécu, en Allemagne ou en Pologne... Si bien que les Français se sont jetés dans les bras de Charlie, de la bonne vieille droite catholique ou dans ceux d'une idéologie qui n'avait au fond rien à envier au nazisme. Si bien que les Allemands ont rapidement pu jouer les pauvres victimes de l'URSS, les Italiens et les Autrichiens oublier subitement ce qui s'était passé avant pour, eux aussi, aller s'amender à l'église du coin...
Et preuve que Dieu ne nous avait pas abandonné : la croissance économique a été là pour nous soulager, et le parapluie nucléaire américain pour nous protéger !

N'est-ce pas magnifique ? quand on est aussi gâté par la nature, pourquoi faire l'effort de réfléchir, de se remettre en question ?

C'est, au fond, ce qu'il y a de plus terrible dans la situation de la guerre froide : enjeux stratégique, l'Europe ne pouvait être laissée aux Soviétiques par les Américains qui, à leur premier projet qui était de la laisser se dépatouiller d'elle-même, ont finalement du intervenir politiquement et économiquement afin d'empêcher l'invasion soviétique.

Gâtés, nous l'avons été ! Pour preuve, la France : non seulement nous sommes le second pays le plus aidé par les Américains, non seulement ceux-ci nous ont chevaleresquement défendus d'une invasion soviétique tout en nous laissant croire que nous étions dans le camp des vainqueurs de la seconde guerre (nous filant même un siège permanent au conseil de sécurité de l'ONU !), mais nous nous permettons en plus de les remercier par le mépris, voire carrément l'antiaméricanisme ! N'est-ce pas l'attitude par excellence de l'enfant gâté ? (allons, ceux qui ont une fois dans leur vie eu à faire à des enfants savent de quoi je parle, non ?)

A ceux qui m'objecteraient que la France avait autre chose à faire de son aviation qu'envoyer des bouquets de fleur et des croissants chauds tous les matins à nos amis américains, je répondrais : certes (cette attitude aurait été aussi puérile que celle, inverse, que nous avons eue). On pouvait juste s'attendre (ou du moins espérer) à une attitude plus mesurée et pondérée, à une certaine considération envers un Etat qui à trois reprises, a empêché militairement l'hégémonie d'une puissance unique (sans même parler de l'idéologie qui sous-tendait l'action de ces puissances) sur le continent.

Ce préambule était destiné à tous ceux qui entendent créer une Fédération européenne (il faut bien y venir !) dans le but de « contrer » les USA... Mais dites-moi : contrer quoi au juste ? L'impérialisme insoutenable que représente le symbole Mac Donald ? Il faudrait dans ce cas donner des cours de bon goût culinaire à nos enfants avant de penser à l'Europe ! contrer leur action internationale : je dis d'accord. A une condition : toujours garder en tête que les USA, quoiqu'il arrive, seront toujours les plus grands alliés de l'Europe. Non parce qu'ils sont nos descendants (cela fait longtemps qu'ils ne le sont plus, ne serait-ce que sur le plan culturel !), mais simplement parce que nous partageons les mêmes valeurs qui fondent l'idée et le fait de la démocratie libérale, c'est-à-dire du modèle que nous représentons.
Les contrer donc, de manière crédible, c'est-à-dire unifiée, là où leur action est de toute évidence néfaste. Le Proche-Orient fournissant bien sûr un cas d'école : l'attitude trop sensiblement pro-israelienne des administrations successives ne rend plus crédible l'intervention des USA dans cette région. Chaque soutien à Israël étant pris (dans une région qu'il faut bien qualifier de merdique sur le plan des susceptibilités nationales et religieuses) comme un soutien quasi sacré et ne reposant sur aucune base rationnelle, une Europe plus pondérée dans son soutien et sachant faire preuve d'esprit critique envers Israël serait perçue de manière certainement plus crédible (avec pour conséquence une relance du processus de paix).


Scène 2 : qu'est-ce que l'identité ?

Mais je reviendrai à la politique internationale, qui n'est au fond qu'une conséquence directe du rôle que doit selon moi jouer l'Europe, et qui se résume simplement : un sens. Trop évidente est actuellement l'absence de sens politique en Europe.
A l'heure de la mondialisation, des super-Etats brésilien, chinois et indien, nous en sommes à revendiquer l'indépendance de microscopiques et risibles Catalogne, Ecosse, Flandre, Padanie (je ne parle pas de la Corse, sans quoi mon sourire condescendant se transformera en un fou rire assez fâcheux que même un texte écrit ne pourrait dissimuler à mes éventuels lecteurs corses). Nous avons de toute évidence un problème d'identité qui ne saurait selon moi se résoudre à une résurgence du bon vieux patriotisme – que certains appellent de leurs v½ux comme autant d'incantations creuses -, ni à un retour aux valeurs traditionnelles défendues par l'école de la République, ni à une opposition maladive à l'horreur multiculturelle sous le prétexte d'une unité déchue de notre éternelle République.

Toutes les républiques chutent un jour. Même celle de Rome, du haut de sa solidité et sa vertu, a finalement du laisser place à ce monument rococo que fut l'Imperium Romanum...

Arrivés là, il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la valeur de ce que nous nommons « identité ». On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve : l'identité est une construction issue des mentalités d'une population. En tant que telle, elle est une mutation perpétuelle. Bien entendu, les mentalités évoluent avec lenteur (même en nos temps de grande rapidité), surtout d'ailleurs en ce qui concerne un objet aussi crucial que l'identité (qu'elle soit personnelle ou collective). Il n'empêche : les identités évoluent, et les sociétés européennes ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient il y'a dix ans de cela. Ou il y'a cinquante ans.

Or, l'identité collective est un élément crucial de la bonne marche d'une société. Qu'est-ce que j'entends par « bonne marche » ? Tout simplement la capacité de cette société à s'adapter aux évènements, aux évolutions dans tous les domaines (technologiques, économiques, culturel, social). Par s'adapter, j'entends s'adapter avec la joie souveraine qui consiste à savoir défier les contingences d'un monde qui ne nous veut pas toujours du bien.
Ce que j'entends par bonne marche, c'est simplement le relatif bonheur collectif d'une société sûre de ses valeurs et confiante en son avenir. En clair, ce que nous ne sommes pas !

Nous aurions tort de trop différencier le fonctionnement d'une société et celui d'un individu. Un individu a besoin des cadres qui lui permettent de savoir s'adapter avec d'autant plus de célérité qu'il a confiance en ce qu'il est. Plus l'identité personnelle d'un individu se singularise (intelligemment, c'est-à-dire en gardant sa capacité à évoluer rapidement), et plus cet individu est prêt à affronter les données nouvelles d'une vie en perpétuelle évolution. Il en est de même d'une société.
Un individu n'est pas une mécanique ne répondant qu'aux impulsions d'un moment. Il est aussi doté d'une conscience, c'est-à-dire de cette caverne dans laquelle les échos de conversations, d'expériences, de rêves sont répétés maintes et maintes fois jusqu'à constituer son fond mental, sa grande musique intérieure. La conscience est le lieu de création de l'identité de l'individu. Pour quelle raison la société humaine formée d'autant de consciences n'aurait-elle pas elle aussi un fonctionnement équivalent ?

Croire et laisser croire que la conscience collective d'une société appartient au domaine de l'irrationnel et que la politique n'a pas à s'en mêler, croire et laisser croire que l'identité d'une société n'a pas d'importance et que la nationalité et l'appartenance à telle nation ou croyance n'est qu'une question de formalité, c'est rabaisser la société humaine au rang d'une fourmilière. C'est ce que fond ceux qui prétendent que tous les problèmes relèvent de la sphère socio-économique.

Je parle du discours selon lequel l'Europe est actuellement victime de la mondialisation économique (ou du capitalisme, ou des OGM, ou... du plombier polonais). Economie qui serait à la base de l'ensemble de nos problèmes sociaux, politiques et culturels, alors que le malaise est évidemment beaucoup plus profond. Comme je cherche à le montrer dans la partie suivante, il est essentiellement identitaire.

# Posted on Friday, 01 September 2006 at 1:37 PM

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